Nicolas César pour La Croix 

S

ur la rive droite de la Garonne, plusieurs entrepreneurs ont créé un écosystème, mêlant start-up, associations et logements sociaux, avec l’ambition de façonner une ville « plus inclusive ».

« Ce lieu est plein de vie », s’émerveille Marie-Pierre, 60 ans, qui fait partie de ces Bordelais qui n’ont « jamais mis les pieds » sur la rive droite de sa ville, longtemps dénigrée par « l’establishment » local. Mais, à force d’entendre parler de « Darwin » par ses enfants, elle s’est décidée à s’y « aventurer » avec une amie. Sur place, elle découvre un lieu atypique, à « l’esprit bohème ».

À l’entrée, sur sa droite, des « graffeurs » ont redonné une âme à des pans entiers d’une ancienne caserne militaire, tombée en ruine au fil des années. Quelques mètres plus loin, d’imposants bâtiments en pierre ont été rénovés avec goût et abritent désormais un restaurant et une épicerie bio, ou encore un espace de coworking, dédié aux start-up. Juste en face, des adolescents multiplient les figures sur le skate park.

« Zéro déchet, tri au taquet »

À l’intérieur du café-restaurant, baptisé Magasin général, des familles, jeunes et anciennes générations, mais aussi des entrepreneurs prennent un thé, un café ou une bière. L’atmosphère est particulièrement « dépaysante » : tables anciennes avec des bancs, grande tente débordant de jeux pour enfants, musique rock, serveurs au look « hipster »… La décoration est décalée : vieux cycle, photos d’artistes et planche de surf trônent sur les étagères.

Une manière d’accrocher le visiteur. Car Darwin se veut « un lieu militant » et multiplie les messages à l’attention du citoyen, sur des pancartes : « Mangez bio, mangez local », ou encore « zéro déchet, tri au taquet ». D’ailleurs, c’est aussi un espace de débats. Régulièrement, des conférences y sont organisées pour « stimuler une démocratie en berne ». Les prochaines évoqueront « l’état d’urgence libertaire » ou encore « l’ubérisation de la société ».

Les principaux fondateurs, Philippe Barre, 43 ans, fondateur d’Inoxia, une agence de communication, et Jean-Marc Gancille, 45 ans, ancien directeur régional de la communication et du développement durable au sein du groupe Orange, ont voulu en faire un pôle d’activités écoresponsables, où les entrepreneurs apprennent à s’entraider.

Aux prémices, en 2010, ils passaient pour des utopistes. Mais ils ont mis les moyens pour parvenir à leurs fins et acquérir cette ancienne friche d’un hectare, à dix minutes en tramway de l’hyper-centre de Bordeaux.

20 millions d’euros mis sur la table

« Les promoteurs voulaient la raser », rappelle Philippe Barre, qui a investi toute sa fortune dans ce projet, soit 1,8 million d’euros, hérité de ses parents, ex-dirigeants de centres E. Leclerc de la région. Au total, 20 millions d’euros – dont la moitié en emprunts bancaires – ont été mis sur la table, avec le soutien de partenaires privés. « Nous n’avons reçu que 5 % d’aides publiques », précise-t-il.

Aujourd’hui, le pari est en passe d’être gagné. Darwin est devenu l’un des lieux les plus fédérateurs de la ville : 500 000 personnes y sont passées en 2015. L’espace de coworking réunit 190 sociétés sur 5 500 m², ainsi qu’une pépinière dédiée aux métiers du développement durable. « C’est le premier coworking de France », souligne Philippe Barre.

Avec 15 000 couverts par mois, le Magasin général serait aussi le plus grand restaurant bio de l’Hexagone. Résultat, Darwin a gagné en respectabilité auprès des institutions. Lorsque, l’an dernier, Virginie Calmels, l’adjointe à l’économie d’Alain Juppé à la mairie de Bordeaux, a fait venir Xavier Niel, le fondateur de Free, elle lui a fièrement présenté ce lieu « disruptif » (qui crée une rupture).

Cinq fois moins de gaz à effet de serre

Darwin porte une nouvelle économie, plus collaborative, plus respectueuse de la planète et des autres. Ici, chaque entrepreneur doit faire des efforts pour consommer moins d’énergie. « À cet effet, nous avons créé un logiciel qui leur indique en temps réel sur leur ordinateur la consommation d’énergie et leur donne des conseils », explique Jean-Marc Gancille.

Résultat, un darwinien émet cinq fois moins de gaz à effet de serre qu’un salarié tertiaire classique. À Darwin, 100 % de l’électricité est « verte », provenant d’Enercoop. Environ 80 % des déchets sont recyclés. Les entrepreneurs qui s’implantent ne prennent pas juste des bureaux. Ils s’engagent à respecter l’esprit de Darwin et ses valeurs.

« J’adore ce style de vie, manger bio, vivre ensemble », s’enthousiasme Thomas Darnauzan, 41 ans, qui vient d’y installer son activité de conseiller immobilier indépendant. « Ici, les gens se parlent facilement sans se connaître. Ainsi, l’entrepreneur ne se sent plus seul face à ses problèmes », ajoute-t-il.

« Une fertilisation croisée »

En signant son bail, Marc Lafosse, l’un des premiers darwiniens, fondateur de la société « Énergie de la Lune », cabinet d’ingénierie spécialisé dans les énergies marines renouvelables, n’avait pas soupçonné « une telle fertilisation croisée » : « Alors que mon marché se situe plutôt en mer, j’ai trouvé ici des partenaires comme l’association Surfrider Foundation, avec qui je travaille désormais. »

Philippe Barre et Jean-Marc Gancille « bouillonnent d’idées » et expérimentent sans cesse. Chantre aussi de l’entrepreneuriat social, Darwin a fait monter en puissance une « conciergerie solidaire » qui emploie une vingtaine de personnes éloignées jusque-là de l’emploi. Philippe Barre, dont la mère est une fervente catholique, veut montrer que l’on peut « faire du business tout en aidant son prochain ». À cet effet, un fonds de dotation a été créé. Il loue gracieusement des locaux à une vingtaine d’associations représentant au total 5 000 adhérents.

Un partenariat avec Emmaüs

En outre, une quinzaine de logements d’urgence, des bungalows, ont été créés sur place, en partenariat avec Emmaüs et le CCAS de Bordeaux.

Aujourd’hui, Darwin s’apprête à franchir une nouvelle étape dans la mixité sociale. Philippe Barre et Jean-Marc Gancille viennent de déposer un permis de construire pour transformer une friche voisine de 10 000 m² en « magasins généreux ». Ils veulent y installer, à l’horizon 2018, une auberge de jeunesse de 150 lits, un campus de mille étudiants en numérique, art et marketing, issus de huit écoles du groupe Ynov, et un nouvel espace de coworking.

Mais ce qui leur tient surtout à cœur, c’est de créer de l’habitat « mêlant jeunes et anciens ». Darwin a candidaté à un appel d’offres sur une autre friche de 4 000 m², dans le secteur, avec l’ambition de proposer 40 logements en habitat partagé. « Il s’agit d’amener chacun à mutualiser les espaces, de rapprocher les générations et de montrer que l’on peut maîtriser les prix du foncier, afin d’éviter l’étalement urbain », expliquent les promoteurs du projet. Derrière toutes ces initiatives, il n’y a en réalité qu’une seule idée : « construire une autre ville, plus inclusive ».

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