Par Marion Mourgue

Le 18 octobre 2017

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endant la primaire de la droite, elle avait mis en garde son mentor Alain Juppé contre la thématique de « l’identité heureuse ». Aujourd’hui, la première adjointe à la mairie de Bordeaux s’est lancée en « tandem » avec Laurent Wauquiez dans la course à la présidence de LR. Sans complexe, l’ex-chef d’entreprise assume son ambition, et se revendique «juppéiste», «libérale»… et pour la fermeté en matière régalienne.

Ils se sont bien trouvés. Virginie Calmels dérange autant que Laurent Wauquiez. Et suscite les mêmes critiques. On la dit « ambitieuse », « carriériste », « prête à retourner sa veste », « sans foi ni loi »… «Depuis que j’ai accepté la main tendue de Laurent Wauquiez, je suis victime collatérale du procès en diabolisation que l’on ne cesse de lui intenter, et je suis devenue à mon tour un diable », lance-t-elle. « Je me suis aperçue que la diabolisation de Laurent Wauquiez avait déteint sur moi. » Elle a pourtant dit oui au tandem avec le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes « pour reconstruire la droite », assure-t-elle, « et ce justement avec nos sensibilités différentes. Je reste exactement ce que je suis, sans me renier ».

Si Laurent Wauquiez est élu président du parti, elle en deviendra de facto la vice-présidente. De quoi faire hurler ses anciens amis juppéistes qui voient là une preuve supplémentaire de son ambition démesurée et de son manque de cohérence idéologique. Juppé-Calmels-Wauquiez ? Pour beaucoup, cela n’a rien de logique. « Mieux vaut suivre ses convictions en dehors du parti que de les oublier à l’intérieur », a tweeté début octobre Zélia Cesarion, conseillère presse du premier ministre, et membre de l’équipe de campagne d’Alain Juppé durant la primaire. « Une semaine seulement pour passer des vendanges de Bordeaux à la montée du mont Mézenc, belle foulée ! », avait réagi avec mordant la sénatrice LR (juppéiste) Fabienne Keller. « Pour nous, ce n’est pas une prise de guerre, c’est un électron libre. Elle ne représente qu’elle-même », lance un autre juppéiste, pour qui Virginie Calmels aurait adopté « en peu de temps les pires codes de la vie politique ».

Réputation de cost-killer

L’adjointe du maire de Bordeaux voit au contraire dans sa nouvelle alliance le prolongement de son engagement politique, entamé il y a trois ans. « Est-ce que ma sensibilité est 100 % Wauquiez ? Bien sûr que non », admet-elle, alors que sur les questions sociétales, leurs divergences sont profondes. Peu importe, précise celle qui se revendique toujours « juppéiste » et « libérale ». Ce qui détermine à ses yeux l’appartenance à une famille politique, c’est le socle commun, le « triptyque, régalien, économie, éducation ».

Personnalité exubérante, parlant souvent sans filtre, l’ex-chef d’entreprise au carnet d’adresses fourni détonne dans le monde politique. À 46 ans, elle a été tour à tour directrice générale de Canal +, présidente d’Endemol France puis d’Endemol Monde, présidente du conseil de surveillance d’Euro Disney. « Parfait croisement de Christine Lagarde et Rachida Dati », décrit son amie Gaël Tchakaloff dans le livre Lapins et merveilles. Une « tueuse blonde qui a l’air d’un ange », résume-t-elle encore.

Connue pour la production d’émissions de téléréalité, Calmels acquiert aussi la réputation de costkiller après plusieurs plans sociaux. Sa nouvelle vie professionnelle démarre fin 2013. Elle est à « la veille de signer un LBO de 500 millions d’euros (rachat d’entreprise, NDLR) » quand Alain Juppé la fait appeler par son bras droit Gilles Boyer pour rejoindre son équipe à la mairie. « J’ai tout arrêté : pour certains je suis cinglée, mais pour moi c’est parce que j’ai un idéal », lance-t-elle, aussi exubérante que son nouveau patron Alain Juppé est introverti. Un binôme de contraires censé faire des ravages. Et qui provoquera bel et bien quelques étincelles.

Après dix ans dans les médias, Virginie Calmels traîne une réputation de « dame de fer ». En politique, elle veut devenir « la dame de faire ». C’est son slogan de campagne aux régionales où elle est investie tête de liste UMP-UDI en Nouvelle Aquitaine. De quoi susciter quelques jalousies. D’autant que s’ajoute alors à cela le choix d’Alain Juppé de lui confier la mairie qu’il occupe depuis 1995. L’élue est pourtant loin de partager les positions de son mentor, et l’ensemble des choix politiques qu’il fera lors de la primaire. « Il y a toujours eu deux lignes chez les juppéistes. Moi j’ai adhéré et j’adhère toujours au projet d’Alain Juppé tel qu’il l’a écrit dans ses livres », indique-t-elle en renvoyant notamment au deuxième ouvrage programmatique Pour un État fort, centré sur les propositions régaliennes. « Qui sait qu’Alain Juppé a mis dans son projet des quotas d’immigration, la restauration des peines planchers, la suppression de l’aide médicale d’État, le durcissement du regroupement familial, davantage de places de prison et de moyens pour la police et la justice ? Si seulement on avait plus parlé du projet Juppé pendant la primaire », s’énerve-t-elle. « Mais c’est l’autre ligne qu’on a laissée prospérer dans la campagne ! », s’agace-t-elle encore, en visant les juppéistes de la première heure. Avec dans son collimateur, l’ex-directeur de campagne et aujourd’hui conseiller politique du premier ministre : Gilles Boyer.

Selon elle, Gilles Boyer a fait glisser le candidat Juppé vers une ligne trop à gauche « qui a généré le concept de l’identité heureuse ». « Je pense qu’Alain Juppé a commis une erreur en se laissant enfermer là dedans », soutient-elle, convaincue d’ailleurs que « les principaux artisans de la défaite d’Alain Juppé sont ceux qui sont justement aujourd’hui à Matignon ».

Les mots sont mûrement choisis. Entre les deux anciens bras droits d’Alain Juppé, l’inimitié est totale et la guerre déclarée. Elle est d’ailleurs convaincue que les brèves dans la presse faisant état d’une brouille avec le maire de Bordeaux – ce qu’il a démenti – viennent des juppéistes parisiens. « Virginie a été avec moi d’une fidélité totale », confie d’ailleurs Alain Juppé au Figaro, affirmant avoir été prévenu du ralliement de son adjointe. Calmels l’a appelé pour le prévenir. « Si je n’avais pas à lui donner la permission, je lui ai donné mon avis, explique Alain Juppé. Je n’avais pas d’objection tant que certaines lignes rouges n’étaient pas franchies. Elle m’a dit qu’elle serait vigilante. »

Si l’ex-premier ministre n’entend pas décerner de label – le juppéisme est « divers » -, il reconnaît que les mises en garde de Virginie Calmels pendant la campagne n’étaient pas infondées. « Virginie avait une vraie capacité d’anticipation et m’avait prévenu qu’“Ali Juppé” était sous-estimé dans la campagne. Ça me paraissait tellement loufoque qu’il y avait entre nous une divergence d’appréciation », confie Alain Juppé au Figaro. « Peutêtre que j’aurais dû être plus vigilant pour rectifier le tir sur l’identité heureuse », admet-il en déplorant « la façon dont ça a été caricaturé par mes concurrents ».

« Elle m’a beaucoup aidé pendant la campagne. Et quand elle a rejoint celle de François Fillon, c’est après m’en avoir parlé ».

Mise en garde face à la montée de Macron

Autre divergence profonde chez les juppéistes : Emmanuel Macron. Déjà en mars 2016. Alertée par son réseau de chefs d’entreprise, sollicitée par les donateurs du candidat En marche ! qui lui proposent de rejoindre l’aventure, Virginie Calmels met en garde Alain Juppé sur la montée en puissance de l’ex-protégé de François Hollande. « Ce qui me fait sourire, c’est que les mêmes qui sont aujourd’hui à Matignon sont ceux qui, au coeur de la campagne d’Alain Juppé, n’avaient pas pris Emmanuel Macron au sérieux », balance-t-elle, soulignant qu’on lui « riait au nez ». Pour Calmels, rejoindre le candidat Macron avant les législatives et « sans coalition » relève d’une trahison. « Ils ont été les bras armés de ce que Macron voulait : pulvériser la droite », juge-t-elle.

Pour elle, faire croire à des convergences entre le programme Macron et Juppé, pour expliquer leur soutien, serait donc mensonger. Et pourtant… « Je sens avec le président actuel et le gouvernement beaucoup de points de convergence, sur l’éducation, sur l’Europe, je souscris intégralement », relativise Alain Juppé, même s’il dit s’en différencier « sur d’autres sujets comme la réforme du logement ou l’orientation fiscale. C’est pour cela que je ne suis pas En marche ! mais toujours à LR, sous réserve que les orientations du président Wauquiez me conviennent ». Président Wauquiez, déjà… Avec Virginie Calmels comme numéro deux. Une belle ascension.

En 2015, déjà, Nicolas Sarkozy avait voulu en faire sa vice-présidente. Elle avait refusé, choisissant Alain Juppé. « Elle m’a beaucoup aidé pendant la campagne. Et quand elle a rejoint celle de François Fillon, c’est après m’en avoir parlé et conformément au choix que j’avais fait », insiste le maire de Bordeaux. Et pourtant, l’histoire entre eux s’arrêtera en 2020.

Quoi qu’il en dise publiquement, le choix de suivre Laurent Wauquiez à Paris s’est peut-être un peu mis entre eux. « Virginie Calmels a un parcours courageux, mais pas exactement celui auquel je m’attendais, parce que j’avais en tête un parcours essentiellement bordelais. Je pensais qu’elle avait vocation à reprendre le flambeau. Mais elle a changé un petit peu d’objectif et s’est engagée dans un parcours national », résume-t-il en parlant d’« un petit regret ». « Peut-être qu’elle n’a pas mis le doigté qu’il fallait », analyse-t-il encore, tout en ajoutant que son ancienne protégée a « fait l’objet d’attaque souvent du PS et de jalousies internes ». Aujourd’hui, les deux élus ont « constaté d’un commun accord que la greffe n’avait pas pris », énonce Alain Juppé. Virginie Calmels préfère insister sur sa vie professionnelle et familiale pour expliquer ses choix. « Je sais que j’ai toujours un côté un peu ovni pour certains », s’amuse-t-elle. Différente jusqu’au bout.

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