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x-dirigeante de Canal+ et du géant Endemol, elle bouscule les codes en s’engageant aux côtés d’Alain Juppé. Adjointe à la mairie de Bordeaux, elle brigue la présidence de région. À deux jours du premier tour des élections régionales, rencontre avec une stratège hors norme.

 

Dans la voiture qui l’emmène à Lalande-de-Pomerol, premier rendez-vous d’une journée de rencontres dans la 10e circonscription de Gironde, Virginie Calmels relit ses notes. Mordille son pouce. Tourne une page. Mordille son pouce… Métronomique, son geste rythme la validation méthodique des listes des douze départements pour les élections de la future région Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes. Un casse-tête stratégique. À la veille de la commission nationale d’investiture, le 7 octobre dernier, la chef de file de la droite et du centre, l’oreillette de son iPhone 6 vissée au tympan, mène les dernières négociations. Courtoise mais ferme.

Un milieu machiste ?

Une dizaine d’édiles, ses aînés pour la plupart, l’attend au syndicat des vins. Blonde, sans fard, en tailleur-pantalon gris strict, pull et escarpins rouges, elle a une heure pour convaincre, écouter, distiller les apartés, avaler quelques tranches de fromage avant de filer à Libourne, Saint-Émilion… Jour de campagne ordinaire. Verdict : « Elle est bien, cette petite ! », juge un élu. Hier « la papesse de la télé-réalité », « la Margaret Thatcher des médias » ne goûtait guère les hyperboles ; pas davantage le diminutif aujourd’hui. Paternalisme débonnaire, machisme déguisé…, elle ne craint pas de dire qu’elle trouve le milieu politique un brin arriéré

L’arrivée à la mairie de Bordeaux

« La petite » a le goût du risque. Elle a mené trois plans sociaux avant ses 30 ans, dirigé Numéricable, Canal+ et Endemol. En janvier 2014, Alain Juppé, maire de Bordeaux, l’a placée en tête de sa liste pour les municipales. « J’étais à la veille de signer un LBO de 500 millions d’euros pour ma société SHOWer Company quand j’ai été sollicitée. Juppé, Bordeaux où j’ai grandi, où vit ma sœur Alexandra… J’ai accepté. » En mars, elle devient adjointe au maire en charge de l’économie, l’emploi et la croissance durable. C’est son premier mandat. « Alain Juppé m’a fait confiance d’emblée, il délègue énormément. » Très vite, elle déploie sa puissance de travail, met à profit son carnet d’adresses, dirige son équipe comme une entreprise, en mode projets.

Le nouveau défi des régionales

Un an plus tard, son mentor lui demande de mener le combat pour les régionales en décembre 2015. « Plus le défi est difficile, plus je fonce. Je le vis comme une mission », commente-t-elle. « Sa conviction qu’elle est faite pour le job ne date pas d’hier, confirme Anne-Charlotte Rousseau, une intime du premier cercle. Il y a douze ans, quand nous nous sommes rencontrées, elle m’a dit : « Je veux faire de la politique. Mais pour en faire bien, il faut pouvoir être indépendant. Donc, je vais travailler et gagner de l’argent. » »

Présidente d’Endemol à 31 ans

Chose faite, diviser son salaire par cinquante (elle ne confirme pas) pour rejoindre le palais Rohan n’est pas un problème. « Si j’avais eu un plan de carrière, j’aurais moins bien réussi. Tant pis si on ne me croit pas », glisse-t-elle. Premier job : l’audit dans le nucléaire et les télécoms. Denis Olivennes la repère et lui propose la direction financière d’une société qui deviendra Numericable. De là, son ascension fulgurante dans l’audiovisuel. « Je ne me suis jamais dit : je veux être DG de Canal+ à 27 ans, pdg d’Endemol à 31. Mais je n’ai jamais eu peur. Si tout va plus vite pour moi que pour d’autres, c’est peut-être parce que ma mère n’a cessé de me répéter : « Ne remets jamais au lendemain »… »

Un profil atypique

Sa vie privée n’est pas un long fleuve tranquille. Mariée à 25 ans, très vite divorcée, capable d’annuler son second mariage avec Christian Blanc, l’ex-pdg d’Air France, deux semaines avant le jour J. Séparée de François-David Cravenne, conseiller à la Mairie de Paris, père de ses enfants, Pénélope, 8 ans, et Fitzgerald, 6 ans. « J’assume tout. » De l’homme qui est à ses côtés désormais, elle ne dira rien.

Les dix vies d’une combattante

Aujourd’hui, Virginie Calmels estime avoir la chance inouïe d’avoir déjà vécu dix vies où « le hasard n’existe pas ». C’est aussi le titre d’un récit que seuls ses enfants liront, plus tard. Explications : « Un soir, j’ai retrouvé toutes les lettres que mes parents m’ont écrites. À minuit, j’ai pris la plume pour les remercier : « Tout ce que j’ai fait, c’est grâce à vous. » J’avais 29 ans. Mon père est mort quinze jours après d’une rupture d’anévrisme. Cela m’a ramenée à mes 16 ans, à son premier accident. J’étais seule avec lui, l’hôpital le croyait condamné, j’ai exigé qu’on le transfère ailleurs, où il a été sauvé. Treize ans de vie en plus. Après le décès de mon père, maman a eu un cancer. L’ombre d’elle-même. Je l’ai emmenée en croisière, sa nouvelle vie a commencé sur ce bateau. Voilà : je me bats à fond pour les choses et les êtres auxquels je crois. »

Une vocation précoce

Dans un café du quartier Saint-Seurin, où elle habite, elle évoque encore ce père, viticulteur en Algérie, ruiné lors de l’Indépendance, dont elle a hérité de l’opiniâtreté et du goût de l’engagement. « Il était aussi fou de politique, maire adjoint à 25 ans, puis vice-président du Conseil national du commerce. Moi, à 11 ans, j’étais fan de « l’Heure de vérité » ». De sa mère, Paule, qu’elle chérit : « Je n’aurais probablement pas mené cette carrière sans elle. J’ai fait un enfant en même temps qu’un LBO à 3,5 milliards d’euros, et je devais être la seule femme PDG à Paris avec chauffeur, deux sièges bébé à l’arrière et des couches dans la boîte à gants ! On habitait à 500 mètres l’une de l’autre. Désormais, maman a son appartement dans ma maison. Elle m’est indispensable », confie l’élue.

Une région de la taille de l’Autriche

En « méritocrate » convaincue, Virginie Calmels a « du mal avec les gens qui pensent que ça doit leur tomber tout cuit dans le bec ». Si elle est élue à la présidence du conseil d’Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, une région de la taille de l’Autriche et aussi peuplée que le Danemark, elle s’engage à décentraliser, à valoriser la spécificité des territoires, à réduire la dépense publique – « l’impôt est un robinet trop facile » -, à rapprocher les mondes politique et économique, à revaloriser le service public et le travail des fonctionnaires. Elle démissionnera de ses mandats de maire adjoint et d’administratrice d’Iliad (fondé par Xavier Niel) pour éviter le conflit d’intérêt, mais souhaite garder celui de présidente du conseil de surveillance d’Euro Disney, non exécutif, « pour garder un pied dans l’entreprise ».

La seule femme du cercle rapproché d’Alain Juppé

Elle se fixe un mandat pour réussir, deux tout au plus. Son adversaire socialiste Alain Rousset brigue, lui, son quatrième mandat. « Chef d’entreprise, je me suis engagée sur des résultats, je les ai toujours obtenus. Sur ma capacité à gérer le conseil régional, je suis convaincue de faire beaucoup mieux. Je veux gagner ces élections pour réformer, faire ce qui est utile et urgent. Pas pour le pouvoir. » Certains lui prêtent cependant d’autres ambitions : la mairie de Bordeaux, un portefeuille ministériel. Ne conseille-t-elle pas Alain Juppé sur son programme économique, seule femme de son cercle rapproché dans sa préparation aux primaires ? « Ministre, je le serai si on me le propose. Et je pourrais aussi refuser. » « Elle a du sang-froid, elle est déterminée, dure, loyale », affirme Nicolas de Tavernost, président de M6 et des Girondins de Bordeaux, qui l’a observée en négociation. L’heure de vérité de son premier combat politique est proche.

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