Sa fidélité à Juppé, le ralliement à Wauquiez… la numéro deux des Républicains se confie longuement au « Point » et juge sévèrement l’action d’Édouard Philippe.

Propos recueillis par Olivier Pérou

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Elle revient sur la conquête ratée de son mentor, sur son choix – critiqué – d’embarquer avec Laurent Wauquiez à la tête des Républicains, sur sa volonté de reconstruire la droite et son refus catégorique de s’allier avec le Front national, qu’il s’agisse de Marine Le Pen ou de Marion Maréchal-Le Pen. Elle jure ne régler aucun compte avec Édouard Philippe avec qui elle avait mené la campagne d’Alain Juppé et, en même temps, elle livre un constat plus que sévère sur la politique du Premier ministre. Entretien.

Le Point : Pourquoi ce livre et ce sous-titre « Mais que suis-je allée faire dans cette galère ? » ?

Virginie Calmels : Cette phrase est à peu de chose près celle de Géronte dans Les Fourberies de Scapin. Je l’ai jouée au théâtre dans ma jeunesse. Un heureux souvenir. Ce livre, c’est le récit de mes quatre années en politique. J’ai eu la chance de participer à des combats politiques de premier ordre : les municipales à Bordeaux sous l’égide d’Alain Juppé, les régionales où j’étais tête de liste, puis les primaires. Un moment inédit pour la droite, à rebondissements, où les médias et les sondages avaient qualifié d’avance Alain Juppé. L’élection présidentielle fut pour moi un moment douloureux et je me suis demandé à plusieurs reprises ce que j’y étais venue faire. C’est un livre qui retrace ma plongée dans un monde difficile – la politique – qui n’était pas le mien puisque j’arrivais du privé, et dont les principaux protagonistes sont les ténors de la droite que j’ai eu la chance de pouvoir côtoyer à des moments cruciaux.

C’est donc une catharsis ?

Je ne suis pas sortie indemne de cette période. Ce qu’on a vécu là, personne n’aurait pu l’imaginer. La réalité a totalement dépassé toute fiction. Xavier Bertrand a dit en parlant de la série Baron noir : « Si vous mettiez dans votre série ce dont j’ai été témoin dans certains bureaux politiques des Républicains, vos téléspectateurs ne vous croiraient pas. Ce n’est pas qu’on ne s’aime plus, c’est qu’on se déteste. » Moi, étant nouvelle dans cet univers, j’ai la chance de n’avoir aucune haine recuite, je ne déteste personne. Je n’ai ni passé ni passif avec les uns ou les autres, et j’ai donc envie de combattre les divisions qui nous ont fait tant de mal. J’ai envie de participer à la reconstruction de notre famille politique en travaillant sur le fond, le contenu, le projet et les valeurs.

L’entourage d’Alain Juppé, ceux-là, je les surnomme les Iznogoud de la mairie de Bordeaux

Est-ce l’occasion pour vous de régler des comptes avec certains proches d’Alain Juppé ?

Je ne cherche pas à être sévère ou à régler des comptes, mais je souhaite être factuelle, réaliste et honnête. J’ai pris beaucoup de coups durant les quatre dernières années, on a dressé des portraits de moi faux et caricaturaux. Ce livre montre ce que j’ai essayé de faire, à savoir rester fidèle à mes valeurs et à ma famille politique.

Vous êtes pourtant impitoyable avec Benoist Apparu, Édouard Philippe ou encore Ludovic Martinez, le directeur de cabinet de Juppé à Bordeaux.

Sur 350 pages, il n’y a qu’une dizaine de lignes sur le directeur de cabinet, et guère plus sur son entourage. Ceux-là, je les surnomme les Iznogoud de la mairie de Bordeaux, ceux qui veulent être califes à la place du calife… Je décris simplement ce que j’ai appris en en faisant les frais : en politique, vos ennemis sont tous à côté de vous. Ceux qui sont le plus critiques ou qui vous veulent le plus de mal, en alimentant, sous couvert d’anonymat, la presse de choses destinées à nuire et le plus souvent totalement inventées, sont ceux que vous côtoyez de très près dans votre propre camp. En venant du monde de l’entreprise, ça surprend ! Ils ont vu quelqu’un arriver d’une autre planète – qu’Alain Juppé est allé chercher – monter plus vite et plus haut qu’eux. C’est finalement l’histoire très banale d’ambitions personnelles locales contrariées. Et comme je l’ai dit, c’est d’autant plus amusant que celui qui succédera à Alain Juppé sera sans doute Alain Juppé lui-même.

À vous lire, on a l’impression que certains proches ont tout fait pour faire perdre Alain Juppé. Tout du moins n’ont-ils rien fait pour le faire gagner.

Ce que j’essaie de décrire, c’est le fond politique. Chez les juppéistes, il y avait clairement deux lignes dont seul Alain Juppé parvenait à faire la synthèse. Celle, à laquelle j’adhérais en tout point, décrite dans son livre programmatique Pour un État fort qui était très ferme sur le régalien : sécurité, police, justice, lutte contre l’immigration, lutte contre l’islamisme radical. Et une autre ligne, celle de « l’identité heureuse », largement portée et relayée par ses porte-parole Benoist Apparu et Édouard Philippe. Ils ont, à titre personnel, une autre approche des questions régaliennes. Benoist Apparu s’était, par exemple, déclaré favorable au financement des mosquées par l’État. Quand le maire du Havre met à la poubelle des mousses au chocolat parce qu’elles contiennent de la lécithine de porc, c’est un choix politique. Un marqueur. Ce n’est pas une attaque personnelle mais un constat. Pourquoi a-t-on entendu cette ligne plutôt que l’autre ? Pourquoi « l’identité heureuse » a totalement occulté le projet ? Ce n’est pas un hasard de retrouver les uns chez Emmanuel Macron et les autres chez Les Républicains, car, justement, l’approche sur le régalien n’était pas la même.

Édouard Philippe n’a rien négocié. Il a pris un poste. Tout le monde sait qu’il a le doigt sur la couture du pantalon.

Comprenez-vous que ces juppéistes soient devenus macronistes ? Après tout, le maire de Bordeaux a soutenu Emmanuel Macron.

Soutenir Emmanuel Macron au deuxième tour de la présidentielle face à Marine Le Pen, ce n’est pas devenir macroniste, mais un choix par défaut. Les juppéistes qui sont devenus macronistes l’ont fait avant tout pour obtenir des postes. Je suis très factuelle sur Édouard Philippe. Pendant la campagne présidentielle, il a été l’un des seuls à ne pas dire à Alain Juppé de prendre la place de François Fillon. Avait-il déjà anticipé un potentiel destin gouvernemental ? Je ne sais pas. Le fait est qu’il a trahi sa famille politique en envoyant au tapis nos candidats aux législatives. Quant à la politique actuelle d’Emmanuel Macron appliquée par le Premier ministre, c’est une imposture intellectuelle de prétendre que ce serait la mise en œuvre du projet d’Alain Juppé qui était d’ailleurs très voisin de celui de François Fillon. Économiquement, Juppé prônait une réduction de 100 milliards de la dépense publique, une suppression totale de l’ISF, la retraite à 65 ans, la baisse de 40 milliards des charges sur les entreprises, l’inversion de la hiérarchie des normes, etc. Macron et Philippe ne font rien de tout cela. Avec eux, c’est 4,5 milliards d’impôts supplémentaires en 2018 et aucune baisse de la dépense publique qui représente 55 % du PIB.

Idem sur le régalien. Juppé prônait des quotas d’immigration, le durcissement du regroupement familial, l’aménagement du droit du sol ou de l’aide médicale d’État, plus de moyens pour la police et la justice, la fermeture des mosquées salafistes, l’interdiction des financements étrangers et des prêches qui ne sont pas en français, etc. Tout cela est absent de la politique menée actuellement. Quand on regarde la loi asile et immigration, on voit qu’ils élargissent le regroupement familial et qu’ils ne traitent qu’une part infime du problème. Le discours de Marseille du candidat En marche ! s’adressant aux communautés et celui de Lyon où il dit qu’il n’y a pas de culture française, ce n’était pas une boulette ; il a démontré que, sur ces questions, il était le digne héritier de François Hollande. Le nombre de titres de séjours délivrés en 2017 est un record depuis quarante ans.

Vous citez, au tout début du livre, Robert Louis Stevenson. Le Dr Jekyll juppéiste qui se transforme en Mr Hyde wauquiériste, c’est vous ?

Vous savez, dans ce récent parcours politique, j’ai eu la chance de n’avoir jamais eu à demander. Alain Juppé m’a fait l’honneur de venir me chercher il y a quatre ans, et c’est Laurent Wauquiez qui m’a demandé de faire un tandem avec lui. Je n’ai pas changé. Je suis une femme d’entreprise engagée en politique avec des convictions que je souhaite défendre, libérale dans le domaine économique et ferme dans le domaine régalien. Avec Laurent Wauquiez, nous avons nos divergences, notamment sur le sociétal. Je ne suis pas son clone. Mais, quel que soit celui qui préside notre famille politique, j’ai toujours été de droite, car c’est la famille politique qui abrite le plus mes convictions. Je n’en ai pas trouvé d’autres ! Je ne suis ni macroniste ni lepéniste, même si j’ai voté Emmanuel Macron au deuxième tour. Ce n’est pas une question de curseur, mais de philosophie.

N’êtes-vous pas à Laurent Wauquiez ce qu’Édouard Philippe est à Emmanuel Macron ?

Le Premier ministre est clairement une caution pour le président. Pour ma part, je suis une complémentarité. Quand Philippe passe chez Emmanuel Macron, il ne négocie rien. Il prend un poste, et la feuille de route est fixée par l’Élysée. C’est le gouvernement Macron et tout le monde sait qu’Édouard Philippe a le doigt sur la couture du pantalon. Il a été son bras armé afin de faire exploser la droite. Sur le perron de Matignon, lorsqu’il rappelle être un homme de droite, il porte une responsabilité : celle de brouiller les cartes avant les législatives.

Avec Laurent Wauquiez et toute l’équipe, nous essayons de reconstruire une famille politique très abîmée par les dernières échéances électorales. Cette reconstruction passe justement par l’addition des sensibilités et des talents. Jamais la droite n’a fait différemment, il y a toujours eu des libéraux, des gaullistes sociaux, des conservateurs, etc. C’est ainsi que l’équipe de Laurent Wauquiez a été composée. Il faut que la droite marche sur ses deux jambes, les libéraux et les conservateurs. Je n’ai renié en rien mes convictions. Moi, je suis libérale.

Romain Gary disait que le patriotisme, c’est l’amour des siens, et le nationalisme la haine des autres. Marine Le Pen est dans le nationalisme.

Ce n’est pas une question de curseur, dites-vous, mais quand Thierry Mariani réclame un accord avec le Front national, ne va-t-il pas trop loin à vos yeux ?

Si. Quand il appelle à cette alliance avec le Front national, il n’appartient pas à notre droite. Il n’est ni président ni membre de la direction des Républicains et parle donc pour lui même. Laurent Wauquiez a été clair en rappelant qu’il n’y aurait jamais d’alliance avec le FN. À ceux qui, à droite, prônent un accord avec Marine Le Pen, je leur demande : sont-ils d’accord pour sortir de l’Europe ? De l’euro ? Acceptent-ils d’augmenter la dépense publique de 300 milliards ? Car c’est cela l’offre du FN. S’ils répondent oui, que font-ils chez Les Républicains ? Ce n’est pas ce que nous nous proposons. Thierry Mariani propose le mariage de la carpe et du lapin.

Pourquoi exclure ceux qui ont rejoint Emmanuel Macron mais pas ceux qui tendent la main à Marine Le Pen ?

À la différence d’Édouard Philippe, Thierry Mariani n’a pas fait le chemin. S’il venait à faire un accord électoral avec le FN, alors il faudrait évidemment l’exclure. Nous sommes un parti démocratique où chacun peut lancer des idées, voire parfois dire des incongruités, mais, après, il y a une position claire et nette du parti qui doit évidemment être respectée par ses membres. Et, en la matière, la position du parti est arrêtée.

Sur l’immigration, la ligne Laurent Wauquiez ne converge-t-elle pas avec celle de Marine Le Pen ?

Clairement non. Elle l’a encore rappelé lors de son congrès. Tout ce qui vient de l’étranger, c’est le mal absolu à ses yeux. Romain Gary l’a très bien dit : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres. » Marine Le Pen est dans le nationalisme. Nous sommes dans l’amour de notre pays. Nous n’avons pas envie d’être protectionnistes économiquement, ce serait mortifère. D’ailleurs, sur ces sujets économiques, on a tous vu qu’elle n’est pas du tout au niveau. Ce que nous disons, c’est qu’il faut contrôler les flux migratoires. Nous n’accusons pas l’étranger de tous nos maux. D’une certaine manière, j’envie Manuel Valls qui peut parler librement sur l’immigration et la laïcité. Quand la droite se saisit de ce sujet, elle est tout de suite taxée d’être en accointance avec le Front national. Je reste convaincue qu’il y a des électeurs du FN qui ne sont pas des fachos, qui ne veulent pas sortir de l’Europe ou abandonner l’euro. Ils sont peut-être là-bas parce qu’ils ont eu le sentiment, à un moment donné, qu’on les avait oubliés et que nous ne répondions pas suffisamment à leurs problèmes quotidiens.

Si l’alliance ne se fait pas avec Marine Le Pen, peut-elle se faire avec Marion Maréchal-Le Pen qui apparaît plus libérale ?

Elle est certes plus jeune et plus policée, mais reste la digne héritière de son patronyme. Sur les sujets sociétaux, elle ne m’apparaît pas libérale, bien au contraire, en promouvant, par exemple, la restriction de l’avortement, voire son déremboursement. Marion Maréchal-Le Pen restera toujours plus proche de sa tante que des Républicains. Arrêtons de croire que la nièce serait plus sympathique que la tante. Lors de son discours devant les conservateurs américains, elle a clairement fait siffler l’Union européenne. Je ne comprends pas vraiment sa logique patriotique. Humilier son pays à l’étranger, ce n’est pas véritablement la vision que je me fais de l’amour de chez soi. Durant la campagne présidentielle, je ne l’ai pas entendue dénoncer le discours anti-libéral de Marine Le Pen. Pire, elle est plus identitaire et anti-immigrationniste que sa tante, assumant notamment la théorie du grand remplacement. Le Front national porte en lui-même une histoire, une idéologie et des marqueurs qui ne sont pas les nôtres. Il y a des relents de xénophobie au FN. Si l’on en revient aux idées, alors il y a de grands écarts qu’on ne peut pas faire. Je préfère perdre avec mes convictions que gagner avec un rassemblement qui n’aurait ni queue ni tête.

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