Propos recueillis par Tugdual Denis et Olivier Pérou

L

e Point : Que connaissez-vous de Laurent Wauquiez quand il vous propose en juillet 2017 de faire un tandem à la tête des Républicains ?

Virginie Calmels : Pas grand-chose. J’ai l’image de quelqu’un d’assez brillant et dynamique. Ambitieux pour 2022. Je le vois comme un sarkozyste héritier du centriste Jacques Barrot. J’ai lu dans la presse des portraits peu flatteurs à son égard, mais je suis bien placée pour savoir qu’ils peuvent ne pas correspondre à la réalité… Je parle de cette proposition de futur tandem à très peu de gens pendant l’été : avec mon conjoint [le filloniste Jérôme Chartier, NDLR], puis avec Alain Juppé fin août, en marge des vendanges de Bordeaux. « Je n’y vois pas d’objection », me répond-il, après que nous sommes convenus des trois lignes rouges : l’attachement à l’Europe, pas de porosité avec le FN et le refus, sur le plan sociétal, que des mouvement trop « réacs », comme Sens commun, aient trop d’influence dans le parti.

Comment se passent les premiers mois à son côté ?

De septembre à décembre, pendant la campagne pour la présidence, nous sommes globalement d’accord sur tout. En revanche, une fois élu, la veille de la présentation de son équipe dirigeante, il m’appelle et me glisse : « Tu ne vas pas être contente, mais je vais nommer Guillaume Peltier vice-président du parti, en dessous de toi, qui seras vice-présidente déléguée. » Effectivement, je ne suis pas contente… Non pas, comme je l’ai lu, parce que je ne supporterais pas de partager le pouvoir. Mais parce que ce n’est pas n’importe quel vice-président ! Il s’agit d’un ancien membre du Front national de la jeunesse ! Je réponds à Laurent qu’il est hors de question que je sois sur une photo entre Peltier et lui. Et j’ajoute : « Tu n’as pas besoin de ça : pourquoi te droitiser encore en allant chercher quelqu’un qui symbolise la droite dure ? » Nous avons eu ensuite plusieurs discussions téléphoniques très tendues jusqu’à se raccrocher au nez. La seule solution pour moi consistait à nommer le modéré Damien Abad en second vice-président. Wauquiez a accepté ma proposition, mais contraint et forcé. Ce jour-là, je perds confiance en Laurent Wauquiez : il vient de tenter de me mettre devant le fait accompli, après avoir fait sa tambouille dans mon dos.

Laurent Wauquiez vous demandait-il parfois conseil ?

Quand arrive, fin janvier, « L’émission politique » de France 2, Laurent me téléphone en amont pour me consulter sur le régalien et notamment le droit du sol. La relation de confiance se restaure, car il consulte et fait la synthèse. Je l’ai trouvé très bon, il prend sa place de leader de la droite. À la fin du mois de février surgit l’affaire de l’EM Lyon, où Laurent Wauquiez a été enregistré à son insu lors d’un cours informel avec les étudiants… Deux jours avant, j’ai eu une réunion en tête-à-tête avec lui. Il surfait encore sur les 17 points pris dans les sondages après « L’émission politique ». Je suis alors en face de quelqu’un d’une extrême arrogance. Il m’a parlé comme il parlera aux élèves de Lyon et me dit : « Si on est dans la merde, c’est à cause de Sarko », « Il faut tourner la page de Sarkozy et de tous les autres ». En sortant de son bureau, je me dis qu’il a pris la grosse tête. Quand « Quotidien » publie les enregistrements le vendredi, je ne suis donc malheureusement pas surprise par ses attaques envers Sarkozy et par le ton employé. Puis tombe la deuxième salve d’enregistrements sur Alain Juppé, qui aurait « cramé la caisse » à Bordeaux…

Comment réagissez-vous vis-à-vis d’Alain Juppé ?

Le mardi, Wauquiez, sur BFM, campe sur ses propos, sans aucune excuse. Alain Juppé m’envoie un SMS : « Rassurez-vous, chère Virginie, j’ai pris le parti d’en rire. » Moi, je n’arrivais pas à en rire, et je tweete : « La parole est d’argent et le silence est d’or », choisissant le silence jusqu’au lundi qui suit, où il y a conseil municipal à Bordeaux. Avant le conseil, je vois Juppé en tête-à-tête qui m’indique qu’il ne quittera pas LR. S’il l’avait fait, sans doute l’aurais-je suivi. De retour à Paris, je vois Wauquiez, à sa demande. Quand on évoque Alain Juppé et que je me réjouis qu’il reste au parti, il me répond : « Ah, merde… » Je comprends ce jour-là qu’il recherche une forme d’« épuration » du parti.

Dans ces moments-là, consultez-vous Nicolas Sarkozy ?

Nicolas Sarkozy m’a toujours témoigné de son soutien. Je l’ai vu plusieurs fois ces derniers mois : en octobre, en février, en avril, et tout récemment. Je l’ai eu au téléphone avant mon limogeage, aussi. Il a toujours prôné le rassemblement, et il l’a fait, lui. Dans mes échanges avec lui, je n’ai jamais été rassurée sur la personnalité de Laurent Wauquiez…

Avec le recul, ce tandem ne pouvait-il pas qu’échouer ?

La ligne Wauquiez était connue, c’est vrai. Mais je me suis dit, à tort, qu’il n’avait pas d’autre choix que de rassembler les libéraux, les gaullistes, les conservateurs et à lui d’en faire la synthèse. S’allier avec ma ligne avait de facto du sens. Sauf qu’il chute brutalement dans les sondages, après l’épisode de l’EM Lyon. En parallèle, Macron gouverne de plus en plus à droite, notamment économiquement. Donc Laurent s’affranchit du rassemblement et change de stratégie en faisant du Patrick Buisson, soit une ligne identitaire, populiste et antilibérale. Il suffit de lire « La cause du peuple » de Buisson, où est développée la stratégie de l’alliance entre conservateurs et populistes, la promotion de la ruralité contre les métropoles, le rejet du libéralisme. Dans ce cadre, je ne sers plus à rien pour Laurent Wauquiez. J’ai depuis appris qu’il voulait se débarrasser de moi bien avant mon interview au Parisien de la fin juin. Preuve m’en a été transmise via une capture d’écran d’un message WhatsApp.

Sur l’économie, quelles garanties aviez-vous qu’il adhérerait autant que vous au libéralisme ?

En novembre 2017, je l’ai invité aux Universités de la liberté, de mon mouvement DroiteLib’. Il n’y avait que des libéraux dans la salle, Laurent explique que « la droite doit marcher sur ses deux jambes, la libérale et la conservatrice ». Il fait quarante minutes de discours et parvient à toucher la cible. En revanche, en janvier, je publie une tribune dans L’Opinion en faveur des entrepreneurs, où je rappelle la nécessité de la retraite à 65 ans pour faire baisser la dépense publique. Wauquiez m’en fait le reproche indiquant que cette mesure « n’est pas populaire dans notre électorat ». Mais, sans cette mesure, il manque 40 milliards dans notre projet ! C’était un fondement des programmes, durant la primaire, de François Fillon, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy ! Je ne défends pas un libéralisme à l’anglo-saxonne, mais la baisse de la dépense publique, la promotion de la libre entreprise, la baisse massive des charges et des impôts, la suppression de l’ISF… Wauquiez, lui, s’éloigne considérablement du projet Fillon et parle de « protectionnisme », des « ravages de la libre concurrence », de « cadeaux aux riches », de la hausse du smic, remet en question le libre-échange, voit en Macron un « ultralibéral » là où je vois, moi, un président centralisateur et étatiste qui nationalise les chantiers navals STX. Laurent défend l’actionnariat de l’État dans Air France quand moi je pense que l’État doit sortir. Il devient ouvertement antilibéral ! Ce n’est pas sur la sécurité ou l’immigration que j’ai de sérieuses divergences avec lui, étant favorable à des mesures fermes et courageuses sans verser dans le populisme, mais bel et bien sur l’économie.

Lors d’une législative partielle à Mayotte en mars 2018, vous avez eu un désaccord relevant plutôt de la stratégie électorale…

Le jeudi soir avant l’élection, Marine Le Pen annonce que le FN soutiendra le candidat Les Républicains. Je tweete alors : « Nous préférerons toujours perdre plutôt que de gagner grâce à une quelconque alliance avec le FN. Nos valeurs ne se négocient pas à travers des accords électoraux honteux. » Tandis que lui se murera dans un silence assourdissant. Je suis convoquée le mardi suivant pour une réunion en tête-à-tête dans son bureau. C’est une scène très violente. Il est dans l’intimidation, la menace. Le ton monte très fort, cela ne se termine pas bien. « Tu es tarée d’avoir fait un tweet comme ça ! » me dit-il. J’ai cru qu’il allait en venir aux mains. De ce jour, nos relations deviennent électriques. Je décide de ne plus lui parler et de ne communiquer que par écrit avec lui. On entre dans un rapport inamical. J’ai la boule au ventre rien qu’à l’idée d’aller dans son bureau. Je me dis qu’il peut être d’une grande brutalité et sans limites, il m’inquiète.

Laurent Wauquiez a toujours dit qu’il n’y aurait pas d’alliance avec le Front national, ni même avec Marion Maréchal. Vous ne le croyez pas ?

Avec Marion Maréchal, ils ont le même mentor : Patrick Buisson. Après l’EM Lyon, j’avais dîné en tête-à-tête avec Laurent, et je lui avais dit : « Je ne comprends pas ta stratégie. Tu fais du Marion Maréchal en moins bien ! », « Quand elle va arriver, elle va te bouffer ! ». Elle est plus glamour et plus moderne. Elle est surtout considérée comme plus sincère car c’est une Le Pen avec une ligne tracée depuis le grand-père. Tandis que les gens reprochent toujours à Laurent son insincérité. Lui est convaincu qu’elle ne concourra pas en 2022, ayant des « informations internes », me dit-il. Je suis intimement persuadée que, si jamais elle ne revenait pas, Marion Maréchal lui apporterait un soutien d’une manière ou d’une autre d’ici là. Patrick Buisson est à la manœuvre.

En affirmant sur France Inter le 7 juin que vous ne cautionniez pas le tract LR « Pour que la France reste la France », puis en vous montrant très critique envers Laurent Wauquiez dans « Le Parisien » dix jours après, recherchiez-vous la fin de votre histoire à la direction du parti ?

Être numéro deux, ce n’est être ni une caution ni un alibi. Et si je dis oui au compromis, je dis non à la compromission. Disons qu’avec mon limogeage Laurent Wauquiez a eu la délicatesse de m’éviter de démissionner… [rires]. Après France Inter, nous avions une réunion de direction. J’en ai profité pour prendre à témoin les autres membres en révélant que j’avais appris que Laurent Wauquiez avait vu en cachette Thierry Mariani récemment. Laurent s’est défendu en expliquant que Mariani faisait toujours partie de la famille. Or ce dernier prône l’alliance avec le Front national. Et c’est moi qui diviserais la famille en critiquant un tract qui ne correspond pas à mes valeurs ? Pour moi, il est impensable que LR devienne une force d’appoint du FN comme le PS l’est devenu avec La France insoumise, et j’entre en résistance contre cette folie. On m’a accusée de marquer un but contre mon camp, mais pour moi il était devenu clair que mieux vaut être sur le banc de touche tant que l’entraîneur est Patrick Buisson. 

Avez-vous envie d’arrêter la politique ?

Malgré tous leurs efforts, ils n’auront pas réussi à me dégoûter et n’ont même pas ma haine. Mieux : ils m’ont libérée du carcan du parti, en me redonnant liberté de parole et d’action.

Juppé met en garde contre « un parti monolithique »

Que le peu bavard Alain Juppé prenne le temps de nous dire que Virginie Calmels réalise « un excellent boulot » à son côté, notamment en « réussissant à faire venir nombre d’entreprises », signifie beaucoup. A propos de celle qui avait été pressentie pour être la tête de liste LR aux prochaines élections européennes, l’ancien Premier ministre salue « une femme aux convictions constantes », qui croit à l’avenir de l’Europe, bien que ce soit « compliqué par les temps qui courent ».

Après l’éviction de Calmels, le maire de Bordeaux avait publié un tweet – « Virginie Calmels a des convictions. Et du courage. Elle vient de le montrer » – que les amis de Wauquiez avaient jugé plein de second degré. Ce que nie auprès de nous Alain Juppé : « Je les laisse à leurs commentaires ». Il ajoute : « A droite, il faut un dénominateur commun, mais cela ne signifie pas d’avoir un parti monolithique. En son temps, le RPR n’était pas exempt de courants divers. Par la suite, l’UMP non plus. »

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