FRANK NIEDERCORN pour LES ECHOS

A

lain Juppé a fait de la ville dont il est élu depuis vingt ans la vitrine de son action, et l’un de ses arguments dans la course à la présidentielle. Derrière la promotion de « l’identité heureuse » à la sauce bordelaise et les belles façades XVIII e , quel est son véritable bilan ?

Venez voir ce que nous avons fait à Bordeaux ! » Alain Juppé ne rate jamais une occasion de vanter son bilan à la tête de la ville dont il est le maire depuis 1995 . D’autant qu’elle est devenue tendance. La vieille cité noire et triste a révélé sa splendeur et retrouvé son fleuve. Attirant désormais 6 millions de touristes par an. Alors qu’elle s’était vidée au profit des communes périphériques, elle a regagné 30.000 habitants ces dernières années.

Bordeaux truste en outre les récompenses : inscrite au patrimoine de l’Unesco depuis 2007, et tout récemment, désignée par Lonely Planet comme sa destination préférée dans son classement mondial des villes à visiter. Alain Juppé est le principal artisan de cette mue. « Il a transformé l’image de la ville et du même coup sa propre image », estime Michel Duchène, adjoint à la mairie depuis 1989.

Rénovation des quais

En 1995, peu de temps après son élection, Alain Juppé commence par enterrer définitivement le projet de métro, si cher à Chaban-Delmas, pour lancer celui du tramway. Vingt ans après, c’est encore ce dernier et la rénovation des quais, débarrassés des friches portuaires, qui symbolisent la réussite du maire. Les façades XVIIIè ont été nettoyées, révélant une pierre blonde et lumineuse. Plus récemment, il est à l’origine de la Cité du vin, dont la profession ne voulait pas au départ et qui s’en félicite aujourd’hui. Le coût de 80 millions d’euros en a fait tousser plus d’un, mais l’architecture audacieuse séduit, et les premiers mois d’exploitation sont prometteurs.

L’édile a doté la ville d’un bel auditorium en plein centre pour un coût modeste, 28 millions d’euros, au regard de sa qualité. Il a aussi su innover avec la Fête du vin. Un succès populaire, avec plus de 500.000 visiteurs en juin dernier et un sérieux atout pour la filière. Sur d’autres dossiers, Juppé doit partager les lauriers. Par exemple, le pont Chaban-Delmas, fruit d’une longue concertation, mais dont la construction a été décidée par son successeur à la tête de la Métropole, le socialiste Vincent Feltesse. Même chose pour le label « Opération d’intérêt national » du quartier d’affaires Euratlantique, qui remodèle le sud de la ville autour de la gare Saint-Jean. Sur certains chantiers en revanche, il est contesté.

Construit au nord de la ville, dans le cadre d’un urbanisme négocié sous la houlette de l’architecte Nicolas Michelin, le quartier des Bassins à Flot a beaucoup de détracteurs. « Trop dense et d’une qualité insuffisante. On risque d’avoir des friches urbaines d’ici quelques années », redoute l’urbaniste Etienne Parin, désormais retraité et toujours engagé aux côtés de Vincent Feltesse. Quant à la très massive Cité municipale, construite juste derrière le Palais Rohan pour regrouper 900 agents municipaux, elle semble écraser son environnement. « Sur ce site précis, cela a quelque chose d’une provocation. Comment a-t-on pris une telle décision ? » s’interroge Jean Marieu, urbaniste à la retraite et toujours vice-président du centre d’architecture Arc en Rêve.

Ouverture et cogestion

En 2014, Alain Juppé, élu avec plus de 60 % des voix, écrase le socialiste Vincent Feltesse. Beau joueur, il le place pourtant à côté de lui sur la photo du conseil municipal. A la métropole reprise à la gauche, il offre le fauteuil de premier vice-président à Alain Anziani, le maire socialiste de Mérignac. « Grand seigneur, il a passé un nouvel accord communautaire, alors qu’il n’y était pas obligé », note Jean Petaux, politologue à Sciences po Bordeaux. Alain Juppé sait aussi que la « cogestion », façon très bordelaise de se partager le pouvoir depuis Chaban, est utile. Au début de son mandat, la facture des grands travaux, 800 millions d’euros pour le tramway et les quais, n’a-t-elle pas été réglée par la Communauté urbaine ?

Alain Juppé ayant su faire alliance avec les maires socialistes de la rive droite pour réaliser des zones franches. Leur promettant aussi l’extension rapide d’un tramway qui a retissé un lien entre le centre-ville et ses banlieues populaires. « Alain Juppé a eu d’emblée une vision métropolitaine », insiste Bernard Broustet, ancien journaliste à « Sud-Ouest » et aux « Echos », et auteur de « Juppé de Bordeaux ». Au conseil municipal, l’atmosphère est en revanche différente. Certes, il gouverne avec le centre, et notamment le Modem. Le parti de Fabien Robert, son très jeune adjoint à la culture, et de Véronique Fayet, chargée sous les précédentes mandatures des politiques de solidarité. Il pratique aussi une parité scrupuleuse parmi ses adjoints. Mettant régulièrement les femmes en valeur.

En revanche, la cogestion n’a pas franchi les murs du palais Rohan. Les socialistes et écologistes ont ainsi lutté contre le nouveau stade, qui a accueilli plusieurs matchs du championnat d’Europe de football, quand leurs amis votaient en sa faveur à la Communauté urbaine et à la région. Le projet de trop pour l’avocat Pierre Hurmic, élu écologiste : « De grandes villes ont dit non à l’UEFA, mais Alain Juppé s’est laissé griser. Aujourd’hui, ce stade, qui coûte très cher, n’est jamais plein. » Sur d’autres projets, Juppé a pourtant reculé. Comme en 1998, lorsqu’il renonce au pont qu’il voulait construire en face de la place des Quinconces. Un recul qui a permis de préserver la vocation maritime de Bordeaux qui, cette année, a vu 50 paquebots accoster.

Séduire les chefs d’entreprise

En 1994, Eric Sarrat, PDG de GT Logistique, est l’un des neuf patrons signataires d’un « appel » à la candidature d’Alain Juppé pour succéder à Chaban : « A l’époque, j’avais supprimé toute référence à Bordeaux dans la communication de l’entreprise. » Alain Juppé ne ménage pas sa peine, alors, pour séduire les chefs d’entreprise en créant par exemple un « conseil des entrepreneurs » auquel il participe régulièrement. Plus récemment, il a énergiquement soutenu Darwin, une zone d’éco-activités créée par de jeunes entrepreneurs au profil de franc-tireurs, sur les friches d’une ancienne caserne. En dehors de quelques proches comme Denis Mollat, le patron de la célèbre librairie, Jean-Louis Triaud, le président des Girondins ou Jean-Charles Palau, ancien adjoint et propriétaire de concessions automobiles, le maire fréquente toutefois peu les milieux patronaux.

Son poids politique a été déterminant pour l’implantation du Laser Megajoule en 1996 ou la venue des 900 militaires de la Simmad à Mérignac en 2009. Tout comme il a pesé pour contraindre Ford à ne pas fermer son usine au nord de l’agglomération. Le terrain économique reste toutefois la chasse gardée du Conseil régional et de son président Alain Rousset. Lorsqu’en 2011 l’université de Bordeaux monte sur le podium des Investissements d’Avenir, c’est la région qui cofinance avec l’Etat la rénovation du campus. Les choses ont changé avec la mue de la Communauté urbaine en Métropole dotée de la compétence économique. Une politique qui gagne en visibilité avec l’arrivée de Virginie Calmels, ancienne patronne d’Endemol, aux côtés d’Alain Juppé à la mairie et à la Métropole.

Frénésie immobilière

Grâce à son carnet d’adresses, l’écosystème des jeunes pousses du numérique bénéficie d’un relais efficace auprès des grandes entreprises. Battue aux élections régionales, elle n’en demeure pas moins appelée à occuper le fauteuil d’Alain Juppé en cas de victoire. Son ambition affichée, c’est l’emploi : « C’est l’enjeu majeur. Nous voulons favoriser la création de 100.000 emplois dans la métropole d’ici à 2030. » Pas simple pour une agglomération qui, hormis la viticulture, l’aéronautique et la défense, dispose d’un tissu industriel plutôt lâche et d’un port dont l’activité s’étiole. Même s’il espère voir se développer une activité autour de la maintenance de yachts.

En juillet 2017, Bordeaux sera à nouveau à la Une avec l’arrivée de la ligne à grande vitesse en gare Saint-Jean, mettant la ville à deux heures de Paris. L’attractivité de Bordeaux sera renforcée, mais aussi la frénésie immobilière. « Ce sont 15.000 personnes qui arrivent en Gironde chaque année. Un tiers seulement s’installent dans la Métropole car les prix sont trop élevés », analyse l’écologiste Pierre Hurmic. Notamment dans les nouveaux quartiers qui attirent les investisseurs et pas assez les primo-accédants.

« L’objectif des 2.500 euros du mètre carré est difficile à atteindre », reconnaît Michel Duchène. Si bien qu’Alain Juppé, qui a toujours refusé la création d’un établissement public foncier, pourrait s’y résoudre. « Ce n’est pas une si mauvaise idée. C’est à l’étude », confirme Virginie Calmels. Conséquence, le phénomène de « gentrification », qui inquiète Jean Marieu : « Le fossé se creuse entre un Bordeaux revivifié, embelli, « calmé » et une périphérie qui reste prisonnière de l’automobile. » Avec une circulation qui s’est notamment reportée sur une rocade régulièrement congestionnée. Quant au vélo, il est réellement à son aise dans Bordeaux avec une part modale de 13 % qui tombe à 4 % à l’échelle de la Métropole.

Situation financière tendue

Autre ombre au tableau, la situation financière tendue de la ville. « Nous pâtissons de la baisse des dotations de l’Etat qui nous font perdre 60 millions d’euros de 2014 à 2018 », martèle Nicolas Florian, l’adjoint aux finances. De plus, Bordeaux doit absorber sa politique de grands travaux. « Nos investissements en équipements sont passés de 60 millions d’euros par an à un pic de 129 millions d’euros en 2015 pour redescendre progressivement d’ici 2018 », précise-t-il. L’opposition a déposé le mois dernier un recours devant le tribunal administratif pour dénoncer l’utilisation « d’un emprunt fictif pour masquer un déficit ». Nicolas Florian réfute la thèse : « Toutes les communes font des reports d’emprunt et le préfet a reconnu qu’il n’y avait rien d’anormal. »

En juin dernier, lors d’une séance houleuse du conseil municipal, Alain Juppé avait malgré tout dû admettre une erreur dans le tableau récapitulatif du compte administratif qui n’intégrait pas les PPP dans le calcul de la dette par habitant. Cette dernière passant de 892 euros à 1.501 euros. « Nous n’avons pas été assez précautionneux sur la présentation », reconnaît Nicolas Florian. Une telle erreur se serait-elle produite il y a dix ans ? « Après une réussite incontestable sur les deux premiers mandats, on peut se demander si depuis 2008 et surtout 2014, il est resté aussi motivé et impliqué avec ce même souci du détail », questionne Bernard Broustet.

Et l’identité heureuse ? « Ici, Alain Juppé n’a jamais évoqué ce thème. Il est vrai que la ville est plutôt un modèle du vivre-ensemble et du contrat social. Même si cela ne tient pas qu’à l’action publique », analyse Jean Petaux. Alain Juppé, qui a créé Bordeaux Partage, un conseil réunissant les représentants des cultes, souvent cité en référence pour le dialogue interreligieux, est aussi un grand amoureux de Montesquieu. Avec une biographie de l’auteur de « L’Esprit des lois » publiée en 1999 et rééditée l’an dernier. Il en évoque régulièrement « l’esprit de modération » qu’il attribue également à sa ville. Il le trouve aussi « moderne ». Comme lui.
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