Richard Werly pour L’Hebdo

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a cité affiche une attractivité économique et touristique inédite. Enviée par les Parisiens, qui s’y installent de plus en plus, jalousée par Toulouse plongée dans l’ombre, prisée des Suisses qui remplissent les vols low cost, Bordeaux est aujourd’hui symbole d’un dynamisme et d’une convivialité urbaine rares dans l’Hexagone.

Rien de tel, pour comprendre les changements survenus à Bordeaux, que de regarder les vues des quais de la Garonne prises au fil des années 70-80. La cité girondine est alors loin d’être oubliée. Les vignobles du Médoc, qui l’ont rendue célèbre, sont de longue date mondialisés, attirant en masse investisseurs américains ou japonais. Les Girondins, son club de foot, alignent les titres de champions de France, propulsant son tonitruant président d’alors, le célèbre moustachu Claude Bez, sur l’avant-scène médiatique française.

Son maire, le gaulliste historique Jacques Chaban-Delmas, élu pour la première fois en 1947, demeure l’une des figures de proue du pouvoir hexagonal. Bref, le Bordeaux d’il y a trente ans est bien cette «belle et grosse ville de marchands, riche et imposante» saluée un siècle auparavant par l’écrivain américain Henry James dans son Voyage en France (Ed. Robert Laffont).

Et pourtant, quelle différence, à trois décennies d’intervalle! «Bordeaux était riche et grise. Pire: presque noire. La voiture y était reine. Personne, malgré les façades classées du fameux quai des Chartrons, n’aurait pensé qu’un jour des touristes chinois s’y baladeraient le long des quais, photographiant des yachts de milliardaires accostés pour une journée d’excursion viticole», sourit Constance Leman, conseillère municipale et épouse du libraire incontournable de la ville, Denis Mollat. Les clichés d’hier et d’aujourd’hui attestent cette mutation.

1970: les quais de la Garonne sont séparés du reste de la ville par de hauts grillages, bordant les entrepôts du port, pour la plupart détruits depuis. Les parkings pour véhicules squattent le bitume au bord du fleuve. La rive droite, de l’autre côté de ce majestueux ruban d’eaux boueuses, est à peine visible.

D’ailleurs, personne n’y va. Sauf obligation: «Le pont de pierre – commandé par Napoléon en 1807, livré sous la Restauration en 1822 – était plus une frontière qu’un passage, se souvient Pascal Gerasimo, l’un des principaux responsables des grands chantiers immobiliers de la ville. Bordeaux n’a pas changé. Cette métropole s’est réinventée.»

Une phrase revient souvent pour résumer cette «réinvention»: le réveil de «la belle endormie». Un réveil parachevé par l’arrivée de la LGV, la ligne à grande vitesse qui mettra Bordeaux à deux heures de Paris en juillet 2017. Avec, irrémédiablement accolée à ce virage esthétique, urbain et économique, l’évocation du rôle clé joué par Alain Juppé, successeur de Chaban, élu maire sans discontinuer depuis 1995.

Sauf qu’à bien y regarder, la réinvention bordelaise est avant tout un chantier collectif. Ville, communauté urbaine et région Aquitaine (présidée depuis longtemps par les socialistes) se sont mobilisées ensemble. Mieux: le succès touristique de Bordeaux, classée au patrimoine de l’Unesco depuis 2007, est indissociable de sa vitalité économique.
«Un pôle d’excellence»

Vous pensez vin? Logique. Mais la carafe bordelaise est aujourd’hui remplie d’autres nectars. L’industrie aéronautique de défense, traditionnellement implantée autour de l’aéroport de Mérignac – où le groupe Dassault a de longue date ses quartiers (il y produit son chasseur-bombardier Rafale) –, a accouché d’un véritable complexe militaro-industriel, dont Toulouse, avec Airbus, est l’alter ego civil.

Longtemps journaliste à Sud Ouest, l’incontournable quotidien régional (dont le siège a déménagé du centre-ville historique pour s’installer lui aussi sur la rive droite), Bernard Broustet le raconte dans son livre Juppé de Bordeaux (Ed. Sud Ouest). Tissu de PME innovantes, start-up liées à l’aéronautique, sous-traitants et… centre d’essais nucléaires doté du laser Mégajoule pour tester en laboratoire l’arme de dissuasion.

«A la ville de négoce a succédé un pôle d’excellence, explique l’auteur dans une brasserie proche du palais Rohan, la superbe mairie XVIIIe construite pour l’archevêque Ferdinand-Maximilien Mériadec de Rohan, puis transformée en préfecture avant de devenir l’Hôtel de Ville. Bordeaux s’est transformée. La ville est devenue productive, compétitive, attractive.»

Retour sur le quai des Chartrons. L’ancien directeur de la rédaction de Sud Ouest, Henri de Grandmaison, a élu domicile derrière l’une de ces sublimes façades. Il sourit: «Le Bordeaux manucuré d’aujourd’hui, qui fait un peu penser à la Suisse, en dit long sur ces transformations. Mais il ne faut jamais oublier que la ville était belle, hier. Son atout majeur reste son formidable patrimoine.» De fait: le Bordeaux cru 2016, celui que les touristes helvétiques découvrent en débarquant des vols low cost au départ de Genève, demeure un superbe écrin architectural.

Oubliées, les noires façades d’antan et les ruelles pavées suintant la crasse et l’humidité, décor des polars du romancier bordelais Hervé Le Corre. La première prouesse du maire Juppé a été de ravaler les façades de Bordeaux. La belle pierre girondine a repris sa couleur de sable, nettoyée de la suie, des vapeurs d’essence et des décennies de négligence. Les fers forgés des balcons et les boiseries des huisseries ont retrouvé leur patine.

Résultat? Une place de la Bourse embrasée, le soir, par les ricochets dorés du soleil tombé sur la Garonne. Le miroir d’eau, symbole des années Juppé, y reflète le ciel bleu-gris qui dit l’océan proche, entaillé par le cap Ferret, tamisé par le bassin d’Arcachon.

Il faut surtout, pour réaliser l’ampleur des chantiers bordelais, passer d’un monde à l’autre. Au cœur de ville: les Chartrons, et leur prolongement commercial de la rue Sainte-Catherine. Opulence. Foule de promeneurs. Balcons ouvragés. Le Grand Théâtre et ses opéras de classe mondiale y toisent le tramway qui, serpent d’acier apprivoisé, a bouté voitures et camions hors du centre. La place des Quinconces, encadrée de ses cours boisés, rappelle combien la très réservée bourgeoisie bordelaise, celle que François Mauriac conta dans Préséances, maintient sa férule sur les lieux. Mais l’essentiel n’est pas là.

Hambourg-sur-Garonne

Direction les Bassins à flot et ce qu’il reste du quartier Bacalan, à l’ombre de la Cité du vin. Un chantier hérissé de grues. Des immeubles au design moderne, tout en vitres. La base sous-marine construite par les nazis durant l’occupation, impressionnant cercueil de béton armé, n’est même plus un fantôme. Elle revit.

Le Bordeaux des Bassins à flot, l’un des grands projets de l’ère Juppé, est Hambourg-sur-Garonne, ou Copenhague-sur-Gironde. Culture. Le vent du large y souffle par bourrasques, descendu le long de l’estuaire, puis dompté par le pont d’Aquitaine, qui relie Bacalan à Lormont, le faubourg populaire de la rive droite.

Seule une partie des entrepôts commerciaux de jadis, réhabilités, restent posés sur la rive gauche, transformée en «quai des Marques», au pied du pont Chaban-Delmas, dont le tablier levant de 117 mètres permet le passage des paquebots de croisière. C’est au Hangar 14, entrepôt de béton arrimé au fleuve transformé en salle de spectacle et d’événements, que Nicolas Sarkozy tint, fin 2014, l’un des premiers meetings de son retour en politique.

Les «Sarko-fans» sifflèrent Juppé. Avant de se fondre parmi les promeneurs, les étudiants imbibés et bruyants, les joggeurs… «Le long de ces quais tout neufs, de Bacalan aux anciens abattoirs (proches de la gare Saint-Jean, à l’autre extrémité de la ville), s’est développé un circuit de la fête qui écorne l’image du Bordeaux froid et fermé. […] Un doux glissement se fait le soir entre les touristes du jour et les fêtards de la nuit», écrit Hubert Prolongeau, dans Bordeaux: au-delà des Chartrons (Ed. Nevicata).

Peu de tensions sociales

François Dubet est coauteur d’une Sociologie de Bordeaux (Ed. La Découverte). Il complète: «Bordeaux a vécu deux virages. Un virage économique et esthétique, engendré par les opérations de réhabilitation urbaine. Mais aussi un virage social. La ville cherche désormais à attirer les créateurs, des jeunes diplômés qualifiés, ce qui n’est pas sans risque pour la cohésion de son territoire. Le défi, pour l’avenir, est que la greffe prenne entre ce bassin bordelais et cette nouvelle population plus cosmopolite.»

Séquence métissage et identité. Bordeaux n’est pas pour rien dirigée par un maire désireux de promouvoir «l’identité heureuse». Ses nouveaux quartiers, par exemple du côté de La Bastide sur la rive droite, autour des anciennes casernes Niel transformées en espace social et culturel, se sont jusque-là développés sans heurts ni fractures. Mais pour combien de temps? «Il y a une partie d’apparence dans la réinvention de Bordeaux, poursuit François Dubet.

La ville comporte des quartiers très pauvres, notamment dans sa partie sud. La grande différence, la clé de cette aventure apaisée, tient au fait qu’elle n’est pas ceinturée de banlieues-cités. La circulation entre le centre et la périphérie y est fluide. L’extrême droite n’y progresse guère. L’insécurité est contenue. Ce n’est ni Marseille avec les quartiers nord, ni Toulouse avec le Mirail.»

Un observateur suit cette mutation bordelaise de très près. L’actuel consul honoraire de Suisse, André Frey, a longtemps dirigé le marché de gros de Bordeaux, successeur du fameux marché des Capucins, au centre de la ville. Il connaît la métropole de l’intérieur: «Cette absence de tensions sociales et communautaires fortes est un élément décisif dans l’intérêt que les Suisses, touristes, investisseurs ou particuliers, portent aujourd’hui à la ville. Bordeaux est la France qu’on aime: douce, créative, ouverte sur le monde.»

Autre témoin engagé: le libraire Denis Mollat, qui vient juste d’ouvrir une salle culturelle, la Station Ausone, du nom du poète latin (309-394) de Burdigala, l’ancêtre de la métropole girondine. Il revenait du Livre sur les quais, à Morges (VD), lorsque L’Hebdo l’a rencontré: «On retrouve ici, à Bordeaux, la cohésion et la force identitaire des villes de Suisse que la mondialisation n’a pas déstructurées.»

L’écueil de la ville-musée

Les opposants à Alain Juppé – dont «l’héritière» Virginie Calmels est contestée – ont bien sûr des griefs à faire valoir. Voir Bordeaux devenir la ville préférée des bobos parisiens, assister à l’explosion des prix immobiliers (+60% sur dix ans), risquer de voir tomber la ville dans l’ornière du «décor historique pour touristes», selon l’expression de François Dubet… tout cela alimente le débat.

«Pour un couple suisse désireux de prendre sa retraite en France, Bordeaux est la destination parfaite. Villégiature, plaisir, investissement… Où trouver une telle combinaison ailleurs?» interroge le consul André Frey.

La «belle endormie», dopée par l’arrivée prochaine du train à grande vitesse et par le succès de son aéroport, se prend donc à rêver. Forte d’environ 700 000 habitants, sa communauté urbaine vise le million de résidents et dispute le leadership atlantique à Nantes. Même réputation d’attractivité. Même passé de négoce. Même héritage commercial ambigu (les deux villes furent des ports esclavagistes enrichis grâce à la traite des Noirs). Même ouverture sur le monde. Bordeaux, ville-aimant?

Sur la terrasse arrière du Viking Forsetti, beau navire de croisière fluviale immatriculé à Bâle, un couple déguste un verre de vin face aux Quinconces. Le A, yacht du banquier Russe Andreï Melnitchenko (dessiné par Philippe Starck), était encore la semaine dernière amarré dans le port de la Lune, pile devant la Bourse. Les visites guidées de la ville affichent complet. La réinvention de Bordeaux a le charme d’une passion française.

 

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