Nicolas César pour SUD OUEST

L

a dauphine du maire de Bordeaux revient sur la crise politique autour de Fillon et son avenir

C’est la première fois depuis plusieurs semaines que Virginie Calmels, première adjointe au maire de Bordeaux, désignée par ce dernier comme dauphine, revient sur la crise politique des Républicains : sa loyauté à Juppé, son engagement dans la campagne de Fillon, ses interventions médiatiques, son avenir local, sans éluder aucune question.

Alors Virginie Calmels, êtes-vous encore juppéiste ?

Je vais vous raconter mon déjeuner de jeudi dernier. À l’occasion des Sociétales, Alain Juppé a invité des femmes. Aude de Thuin (1) m’interroge : « Le monde politique est- il plus ou moins violent que le monde économique ? » Je réponds : « C’est plus violent, même très violent. » Et Alain Juppé ajoute : « Tenez, lundi matin, en conférence de presse, je lance publiquement une boutade à Virginie en lui demandant ‘‘ vous êtes toujours juppéiste ? ’’. Eh bien la presse a titré ‘‘ Juppé tacle Calmels ’’. »

Ici en Gironde, certains supporters de Juppé se posent la question de votre loyauté ?

Non seulement je ne suis pas fâchée avec Alain Juppé, mais il n’a jamais douté de ma loyauté et de ma fidélité en trois ans. Je suis entrée en politique à sa demande. Dans ma vie publique comme dans ma vie privée que j’assume, je l’ai informé d’emblée que mon compagnon était Jérôme Chartier, l’un des proches de François Fillon. Il se trouve qu’il a les mêmes valeurs de loyauté et de fidélité. Dans l’entre-deux tours de la primaire, je pense être la juppéiste à avoir enchaîné le plus de médias.

Des élus de la Métropole, des adjoints, l’entourage d’Alain Juppé, ont trouvé qu’au lendemain de son échec, vous aviez trop vite soutenu Fillon…

Quel est le jeu de la primaire ? Le vaincu se rallie au vainqueur. Qu’a dit Alain Juppé le soir même ? Qu’il accordait son soutien total et immédiat à François Fillon. Comment se passe mon entrée au comité politique de Fillon ? Je reçois le dimanche soir un coup de fil de Gilles Boyer (2) me disant : « On a vu avec Juppé, c’est toi qui vas représenter les juppéistes. » Le lundi 28 novembre à 10 h 30, François Fillon me téléphone. Avant de le rappeler, je joins Alain Juppé pour bien confirmer qu’il est d’accord pour que je siège dans ce comité. Sa réponse est « bien sûr, il faut que vous y alliez ». Ensuite, je fais campagne comme pour Juppé.

Votre comparaison entre Mme Dupont et Mme Fillon sur France Inter et vos éventuelles critiques de l’identité heureuse ont été beaucoup commentées sur les réseaux sociaux ?

J’ai failli annuler France Inter. Et j’aurais dû ne pas m’enfermer dans la question, trois fois reposée. L’intégralité de l’interview a porté sur l’affaire Penelope. Pour « Marianne », j’ai fait un déjeuner off avec des journalistes comme de nombreux politiques. La discussion tourne autour de l’islamisation ; je rappelle que Juppé, qui a défendu l’idée heureuse, concept difficile à vulgariser, a été violemment caricaturé sur le Web. Je n’attaque pas la notion d’identité heureuse, je souligne la difficulté d’en parler.

Pourquoi attendez-vous le vendredi 10 mars pour prendre vos distances avec Fillon ?

Mercredi, Fabienne Keller sort son communiqué ; jeudi c’est celui de Béchu, Apparu, Philippe. Pour ce qui me concerne j’ai, pendant ces jours-là, Juppé et Fillon en direct au téléphone. Jeudi 9 mars à 9 heures, réunion autour de Fillon, nous sommes sept : Pécresse, Woerth, Baroin, Bertrand, Chatel et moi-même. Je fais part de mon analyse à cet instant T : il n’est plus le candidat du rassemblement, les le mairistes, l’UDI et les juppéistes sont partis, la manif du Trocadéro organisée par Sens commun peut déborder, et il y a le feuilleton judiciaire. J’étais partisane du plan B si Juppé reprenait le tronc commun du programme entre les deux candidats, soit 90 % des propositions, la seule façon de ne pas léser les électeurs de Fillon. Je sors le communiqué le vendredi, parce que je dis d’abord ce que je pense aux personnes concernées et je communique après.

Comment allez-vous faire campagne à partir d’aujourd’hui ?

Je fais toujours partie du staff de campagne national. Mais la leçon que je tire, c’est qu’il y a une différence entre des politiques qui font ce métier depuis vingt ans et quelqu’un comme moi, issue de la société civile, entrée en politique il y a trois ans. Tirer à boulets rouges sur un homme ou le défendre, ce n’est pas mon savoir-faire. Ma dernière séquence médiatique, de ce point de vue, n’est pas une réussite. En revanche pour parler des charges des entreprises ou de relance de l’économie, j’ai des compétences. Donc je vais faire campagne sur le programme, parce que cela répond aussi à mes convictions profondes.

Quel accord avez-vous avec Alain Juppé sur Bordeaux ?

Il a fait de moi sa dauphine, mais ni lui ni moi n’avons parlé de date. Lorsqu’il renonce à la présidentielle, c’est sa décision personnelle. ll le fait avec hauteur et en homme d’État, je ne peux que respecter. Je n’ai jamais fait de plan de carrière dans le privé, encore moins en politique. Et puis il y a le landerneau du palais Rohan et les Bordelais, ce sont deux choses différentes. Je ne veux être jugée, que par les Bordelais, sur mes résultats. Dans les réunions ici, les militants Les Républicains ne comprennent pas que certains cherchent à me dénigrer. J’ai un rôle national que les locaux ne connaissent pas et sur lequel certains font beaucoup de désinformation. À l’inverse, m’a-t-on entendu une fois critiquer mes collègues élus ? On dit « elle lance DroiteLib’, Juppé n’est pas au courant ». Mais bien sûr que Juppé est au courant. Juppé est au courant de tout.

Vous avez fait de l’emploi votre priorité. Quel est votre bilan en trois ans ?

Virginie Calmels Mon objectif est de créer 100 000 emplois d’ici 2030 dans la métropole bordelaise. Soit 7 000 emplois par an. En 2016, nous avons dépassé cet objectif avec 7 900 emplois créés au sein de la métropole. Contre 3 500 en 2015 et 600 en 2013. Et Bordeaux concentre 44 % de cette création d’emplois. C’est une dynamique incontestée. Notamment sur le numérique. Dans l’industrie créative, le nombre d’emplois a augmenté de 20 % entre 2009 et 2015.

Certes, mais créer 7 000 emplois par an jusqu’en 2030 est très ambitieux. Quelle est votre stratégie pour y parvenir ?

Nous marchons sur deux jambes. D’un côté, le développement endogène des emplois, c’est-à-dire favoriser la croissance des sociétés, leur internationalisation… À travers notamment nos pépinières, hôtels d’entreprises. Mais surtout l’Opération d’intérêt national (OIN) Bordeaux Euratlantique – que je préside -, et les Opérations d’intérêt métropolitain (OIM) Bordeaux Aéroparc (pour développer la filière aéronautique à Mérignac, NDLR) ou encore Innocampus. De l’autre côté, il y a le développement exogène : vendre Bordeaux pour que des entreprises s’installent ici. Axa Wealth Services s’est implanté à Mérignac en 2016, la marque japonaise de prêt-à-porter Uniqlo a créé son premier magasin à Bordeaux, PressReader, le leader mondial des kiosques digitaux a installé son siège européen à Bordeaux. Les exemples sont multiples. Et, cela se poursuit. Dassault, par exemple, va délocaliser une partie de ses salariés en région parisienne vers Mérignac.

De quels moyens disposez-vous pour le développement économique ?

En réalité, j’ai peu de moyens. À la mairie de Bordeaux, le budget dédié à l’économie a chuté de 30 % sur ces trois dernières années. Cela est lié à la baisse des dotations de l’État aux collectivités locales, mais aussi à une volonté politique de faire mieux avec moins d’argent. Au final, mon budget est seulement d’1,5 million d’euros par an. Et, à la Métropole, il ne représente que 2 % du budget. Mais, malgré tout, nous avons sauvé la Maison de l’emploi à Bordeaux, développé l’économie sociale et solidaire, soutenu les commerçants…

Les entreprises se plaignent des embouteillages, cela n’est-il pas un frein au développement économique ?

C’est un point noir. Mais, cela devrait s’améliorer avec la mise à deux fois trois voies de la rocade bordelaise, le prolongement du tramway, les bus à haut niveau de service… En outre, sur la rocade, la bande d’arrêt d’urgence sera bientôt dédiée au covoiturage. Par ailleurs, de nombreuses études sont en cours pour trouver encore d’autres solutions.

Vous misez beaucoup sur le numérique pour créer des emplois, mais quid de l’industrie, notamment du maintien de l’usine Ford à Blanquefort ?

Il faut que le politique ait l’humilité de reconnaître que ce n’est pas lui qui crée de l’emploi. Nous ne pouvons pas nous substituer à la stratégie des entreprises. L’usine de Blanquefort a peut-être une carte à jouer sur les nouvelles boîtes de vitesse. Mais, pour cela, Ford a besoin de sécurité, de confiance. Et, si les contraintes syndicales sont plus importantes localement qu’en Pologne, cela n’est pas de nature à les rassurer. Je ne remets pas en cause le rôle des syndicats. Mais, il faut être dans quelque chose de constructif face à un opérateur international.

Plus globalement, concernant le développement de l’industrie, je suis en soutien de son essor, quand il n’est pas en contradiction avec le développement urbain. Ainsi, nous faisons le maximum pour aider l’entreprise CNB (Construction navale Bordeaux) à s’étendre. Quoi qu’il en soit, les Bordelais me jugeront sur mes résultats.

Propos recueillis par Nicolas César

(1) Femme d’affaires, fondatrice de la fondation Women in Africa.
(2) Directeur de campagne de Juppé, puis de Fillon.

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